
Inter, no 146
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Le langage humain n’est plus l’élément structurant de la société. Notre
système techno-économique repose désormais sur des réseaux électroniques
et une puissance de computation massive. Les énoncés symboliques sont
remplacés par des signaux de commandement où les symboles élémentaires
(Boole) sont compilés dans des 1 et 0. Plus des discours, mais des
algorithmes ; plus des raisonnements, mais des listes d’instructions en
codes.
Un rappel brutal de cette mutation : les grands modèles de
langage (les LLM comme ChatGpt4, Claude Sonnet 3.5) ne reposent pas sur
un ordre symbolique (logique, syntaxe, sémantique, lexique), mais sur la
prédictibilité des tokens, tout comme en physique les atomes ont été
remplacés par des particules probabilistes. Déjà, Borges caractérisait
Babylone et la bibliothèque de Babel comme « infini jeu de hasard ». Le
symbole évoque la synthèse du connu et la négociation avec l’inconnu ;
tandis que la perte du symbole évoque la prolifération infinie des
informations dans des mondes totalisés. Ce qui précipite le remplacement
du livre par les écrans.
On a longtemps cru que l’être
humain possédait des compétences symboliques innées, que les langages
étaient soumis à des règles universelles. Mais la postmodernité
encourage l’éclatement des langages, veut nous faire désapprendre
(unlearning) les savoirs partagés. Toute prétention à l’universalité est
suspecte d’impérialisme (colonialisme, patriarcat). Pendant que les
intellectuels et les artistes travaillent à mettre en valeur les
particularismes culturels, le néolibéralisme a remplacé les rationalités
par de la gestion Excel, le symbolique par la numérisation massive. Il
nous semble que nous avons perdu le bon sens et la décence, nous sommes
devenus cyniques envers les politiciens et les médias.
Le
symbolique est un relais de régulation psychique et un vecteur de
création essentiel : la symbolisation (en tant qu’Einfühlung) permet de
transposer des tensions dans un corps substitut, un lieu d’échange et de
renversement. La civilisation du logos est remplacée par de grands
spectacles dans la dimension du virtuel, une pléthore d’images dont nous
sommes les consommateurs passifs. Une surmultiplication d’images dont
différents groupes veulent revendiquer le contrôle et la propriété.
Le
symbolique offre un cadre cohérent pour nos interactions (rapport à soi,
aux choses et aux autres) et le déploiement de nos imaginaires.
L’appauvrissement du symbolisme, c’est perdre une fluidité cognitive et
émotionnelle essentielle. La symbolisation est sur le plan cognitif ce
qu’est la métabolisation sur le plan somatique. La perte de la dimension
mytho poïétique de l’existence nous laisse sans défense contre les
systèmes totalitaires qui imposent l’univocité, la littéralité, et
l’absence d’alternative. L’effondrement du symbolique fait de nous des
psychorigides sans latitude d’interprétation, sans relativisme et sans
humour. Dans À la colonie disciplinaire de Kafka, l’ordre social
requiert de graver le texte de la loi dans le corps des dissidents. Le
capitalisme de surveillance nous impose le code-barre, le QR code et la
puce. Le projet de la modernité d’instaurer l’universalité (de la
justice, du beau, des luttes d’émancipation et des savoirs) est
identifié à l’hubris des premiers habitants de Babel. La malédiction de
Babel, c’est l’éclatement des identités, chacune son langage et son
trauma, son éthique d’équité et ses revendications de justice sociale.
Nous
assistons à un effet Babel lorsque l’éclatement de l’idéal
d’émancipation universelle a mené à un archipel des identités
contemporaines (sexuelles, ethniques). Une dé-symbolisation qui ouvre la
voie à une cohabitation de systèmes de croyances ancrées dans des
versions idiosyncrasiques de l’histoire. Dans cette Babel
technoculturelle, sa foultitude d’identités, de minorités et de
marginalités, les différences sont devenues redondantes et il n’y a plus
d’altérité.
D’un film, un texte, une œuvre on ne
pose plus la question « quelle exploration formelle, quelle efficacité
symbolique », mais « qui » l’a créé, au nom de quel groupe, quelle
intention de résistance, quel refus de l’Occident et du futur
pouvons-nous y lire? Babel, c’est l’Occident : il n’y a plus
d’altérités, mais l’Autre comme centre creux, colonial et toxique. On
entreprend de faire éclater ce centre, le monde sera changé en modifiant
les représentations symboliques des identités. Ah, de nouveau le
symbolique!
Sous la direction de Geneviève Fortin.
Responsable
du dossier : Michaël La Chance et Martin Nadeau.
Avec
la collaboration de : Gui BB, Philippe Boisnard, Mouloud Boukala,
Charles Dreyfus, Caroline Fillion, Teva Flaman, Charles-Antoine Goulet,
Michaël La Chance, Florent Michaud, Martin Nadeau, Christine Palmieri,
Alexandre Piral, Alain Snyers, Mathieu Valade, Pierre-Luc Verville, Marc
Veyrat, Leila Zelli
NB : Les prix indiqués sont sujets à changements sans préavis.