Inter, no 146

Inter, no 146
Babel et la crise du symbolisme
Fortin, Geneviève (Sous la direction de) 
  • Éditeur : Inter
  • Collection : Revue Inter
  • EAN : 9782924298893
  • Code Dimedia : 000255802
  • Format : Revue & périodique
  • Thème(s) : LITTÉRATURE - FICTION & ESSAI
  • Sujet(s) : Littérature - Divers
  • Pages : 140
  • Prix : 15,00 $
  • En librairie le 7 octobre 2025
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EAN: 9782924298893

Le langage humain n’est plus l’élément structurant de la société. Notre système techno-économique repose désormais sur des réseaux électroniques et une puissance de computation massive. Les énoncés symboliques sont remplacés par des signaux de commandement où les symboles élémentaires (Boole) sont compilés dans des 1 et 0. Plus des discours, mais des algorithmes ; plus des raisonnements, mais des listes d’instructions en codes.

Un rappel brutal de cette mutation : les grands modèles de langage (les LLM comme ChatGpt4, Claude Sonnet 3.5) ne reposent pas sur un ordre symbolique (logique, syntaxe, sémantique, lexique), mais sur la prédictibilité des tokens, tout comme en physique les atomes ont été remplacés par des particules probabilistes. Déjà, Borges caractérisait Babylone et la bibliothèque de Babel comme « infini jeu de hasard ». Le symbole évoque la synthèse du connu et la négociation avec l’inconnu ; tandis que la perte du symbole évoque la prolifération infinie des informations dans des mondes totalisés. Ce qui précipite le remplacement du livre par les écrans.

On a longtemps cru que l’être humain possédait des compétences symboliques innées, que les langages étaient soumis à des règles universelles. Mais la postmodernité encourage l’éclatement des langages, veut nous faire désapprendre (unlearning) les savoirs partagés. Toute prétention à l’universalité est suspecte d’impérialisme (colonialisme, patriarcat). Pendant que les intellectuels et les artistes travaillent à mettre en valeur les particularismes culturels, le néolibéralisme a remplacé les rationalités par de la gestion Excel, le symbolique par la numérisation massive. Il nous semble que nous avons perdu le bon sens et la décence, nous sommes devenus cyniques envers les politiciens et les médias.

Le symbolique est un relais de régulation psychique et un vecteur de création essentiel : la symbolisation (en tant qu’Einfühlung) permet de transposer des tensions dans un corps substitut, un lieu d’échange et de renversement. La civilisation du logos est remplacée par de grands spectacles dans la dimension du virtuel, une pléthore d’images dont nous sommes les consommateurs passifs. Une surmultiplication d’images dont différents groupes veulent revendiquer le contrôle et la propriété.

Le symbolique offre un cadre cohérent pour nos interactions (rapport à soi, aux choses et aux autres) et le déploiement de nos imaginaires. L’appauvrissement du symbolisme, c’est perdre une fluidité cognitive et émotionnelle essentielle. La symbolisation est sur le plan cognitif ce qu’est la métabolisation sur le plan somatique. La perte de la dimension mytho poïétique de l’existence nous laisse sans défense contre les systèmes totalitaires qui imposent l’univocité, la littéralité, et l’absence d’alternative. L’effondrement du symbolique fait de nous des psychorigides sans latitude d’interprétation, sans relativisme et sans humour. Dans À la colonie disciplinaire de Kafka, l’ordre social requiert de graver le texte de la loi dans le corps des dissidents. Le capitalisme de surveillance nous impose le code-barre, le QR code et la puce. Le projet de la modernité d’instaurer l’universalité (de la justice, du beau, des luttes d’émancipation et des savoirs) est identifié à l’hubris des premiers habitants de Babel. La malédiction de Babel, c’est l’éclatement des identités, chacune son langage et son trauma, son éthique d’équité et ses revendications de justice sociale.

Nous assistons à un effet Babel lorsque l’éclatement de l’idéal d’émancipation universelle a mené à un archipel des identités contemporaines (sexuelles, ethniques). Une dé-symbolisation qui ouvre la voie à une cohabitation de systèmes de croyances ancrées dans des versions idiosyncrasiques de l’histoire. Dans cette Babel technoculturelle, sa foultitude d’identités, de minorités et de marginalités, les différences sont devenues redondantes et il n’y a plus d’altérité.

D’un film, un texte, une œuvre on ne pose plus la question « quelle exploration formelle, quelle efficacité symbolique », mais « qui » l’a créé, au nom de quel groupe, quelle intention de résistance, quel refus de l’Occident et du futur pouvons-nous y lire? Babel, c’est l’Occident : il n’y a plus d’altérités, mais l’Autre comme centre creux, colonial et toxique. On entreprend de faire éclater ce centre, le monde sera changé en modifiant les représentations symboliques des identités. Ah, de nouveau le symbolique!

AUTEUR(S)

Sous la direction de Geneviève Fortin.

Responsable du dossier : Michaël La Chance et Martin Nadeau.

Avec la collaboration de : Gui BB, Philippe Boisnard, Mouloud Boukala, Charles Dreyfus, Caroline Fillion, Teva Flaman, Charles-Antoine Goulet, Michaël La Chance, Florent Michaud, Martin Nadeau, Christine Palmieri, Alexandre Piral, Alain Snyers, Mathieu Valade, Pierre-Luc Verville, Marc Veyrat, Leila Zelli




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